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LA DOUCEUR ONIRIQUE DES ŒUVRES D’AOI IKEBE.

Parmi les grands noms qui nous sont parvenus ces dernières années, il en est un qui me fascine et dont les parutions ne semblent pas avoir eu l’écho qu’elles méritent: Aoi Ikebe. Si seuls ses deux volumes uniques, Ritournelle et Au Fil de l’eau, ont passés nos frontières grâce à la collection Horizon de Komikku, sa carrière nipponne est bien plus vaste, et ses trois séries majeures restent à ce jour inédites chez nous. Mais les deux publications francophones donnent déjà à voir le talent certain de la mangaka, ses thèmes et effets de prédilection, et sa sensibilité unique.

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Tout commence fin 2015, avec la parution de son one shot Ritournelle (Kagome Kagome), initialement paru entre 2013 et 2014 dans les pages du magazine numérique Champion Tap! (Magical Girl Site, Scary Town…), un josei qui nous plonge dans le quotidien d’un couvent de femmes. Ritournelle est le premier titre de la collection Horizon de l’éditeur, une collection qui peut paraitre calquée sur la Latitudes de Ki-oon, et qui avance les mêmes ambitions: « proposer des oeuvres d’auteur et des romans graphiques dans un grand format (17x24cm) souple ou cartonné, qui visent un public plus large que le lectorat de mangas ou de bandes dessinées habituel » (quelque chose d’un peu péteux, pour celles et ceux qui pense qu’une BD pas trop bête doit se renommer « roman »…). Bien qu’un peu laissée à l’abandon jusqu’à il y a peu, cette collection a tout mon amour, et je chéris chacune des œuvres qu’elle a pu accueillir jusqu’alors.

Quelques mois à peine après la parution de Ritournelle, en mars 2015, c’est Au Fil de l’eau (Dobugawa) qui rejoint la collection, shojo prépublié en 2012-2013 dans le magazine Elegance Eve (Mes petits Plats faciles by Hana…) qui présente la vie quotidienne des habitants d’un quartier pauvre, qui jouxte une rivière malodorante.


Aoi Ikebe place au cœur de ses œuvres des groupes de jeunes femmes. Dans Ritournelle ce sont des religieuses, dans Au Fil de l’eau, quatre sœurs (et leur servante). De leur vie autarcique ressort une harmonie toute particulière, un bonheur presque saisissable à la lecture.
Ses personnages, l’auteure les intègre souvent à un univers assez bourgeois, ou du moins aisé. Elle prend grand soin de les vêtir de robes somptueuses et détaillées, et s’attarde sur la confection de plats souvent sophistiqués, donnant généralement une place de choix à la cuisine dans certains passages de ses œuvres.

De ces deux mangas émane une atmosphère sensiblement similaire. Des thématiques se rejoignent, des univers s’entremêlent: une même sensibilité habite les pages des deux livres, une sensibilité sans doute propre à leur auteure, unique et inimitable, dans le trait et dans les mots, dans le non-dit, dans l’intériorisé.

Les récits de l’auteure prennent place dans des cadres hors de l’espace et du temps. Dans Ritournelle, aucune indication du pays, ou même du continent où se déroule l’intrigue, que l’on imaginerait tout à fait à différentes époques. De cela, émane un onirisme tout particulier. Le lecteur, sans repère, n’a d’autre choix que de se laisser couver par l’histoire, qui se fait souvent, imperceptiblement, huis-clos (le couvent dans Ritournelle, le quartier dans Au Fil de l’eau). L’enfermement est subtil mais palpable, l’oppression douce mais véritable; l’endroit étouffe les envies d’ailleurs, et parait par instant animé d’une émotion languissante, qui aspire les personnages, se fondant parfois littéralement dans le cadre: ils en deviennent des parties intégrantes. Aussi, si certains sont plus en avant que d’autres, aucun ne se place en figure principale, et les deux œuvres se présentent comme des récits choraux. Ritournelle, fait de ses personnages un ensemble véritable, là où Au Fil de l’eau leur trace des destins distincts mais croisés, mais tous font partie d’un tout, d’un ensemble commun, qui se définit par le dit-cadre et ce qu’il symbolise: le couvent, la religion; ou le quartier, la société.

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Les chevelures se fondent dans l’herbe – Au Fil de l’eau

Dans Au Fil de l’eau, la frontière entre passé et présent est mince et se fracture parfois. Les souvenirs envahissent l’instant qui n’existe qu’au travers de ce qui n’est plus, et un avant fantasmé se superpose au maintenant.

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Aoi Ikebe véhicule le sentiment et l’information par l’image, et joue des non-dits que cela sous-entend. Par ces non-dits et cette sensibilité toute relative, l’auteure laisse place à la subjectivité de son lectorat, ce qui explique que tout le monde ne soit pas réceptif à ses histoires. Le lecteur, s’il le veut, est immergé par l’intrigue dont il devient acteur: son implication est nécessaire et voulue, il se doit d’être à l’affut de chaque regard, de chaque attitude, et se découvre finalement au plus près des personnages, qu’il connait (ou croit connaitre) à la fin si bien… puisque cette part de flou permet, notamment dans Ritournelle (peut-être le plus subjectif des deux) un transfert partiel du vécu et ressenti du lecteur vers le personnage, qui garde toutefois une indépendance propre.

Aussi, difficile de tomber parfaitement d’accord sur une opinion à laquelle se tenir après la lecture, sur un ressenti universel: avec Aoi Ikebe, il y a autant d’histoires qu’il y a de lecteurs.

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Toute la nostalgie des titres de l’auteure se retrouve dans un trait aérien et éthéré, clair et texturé. Une fois le cadre mis en place, la mangaka n’envahit pas ses arrière-plans, laisse respirer le vide pour être au plus près des personnages et de l’instant. Elle ne surcharge pas ses cases, et n’a pas besoin de cela pour prétendre à une beauté sans pareil.

Son découpage, toujours soigné et réfléchi, représente le mouvement figé, glacé; rien ne vient déranger le calme imperturbable de ses univers.

Dans Ritournelle, elle use de jeux de couleur pour tamiser ses ambiances, illuminer le symbolisme de ses cadres et visuels. Le trait de l’auteure rayonne tout autant en noir et blanc dans Au Fil de l’eau: épuré, crayonné, sensible et contrasté.

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Au centre de son œuvre: la relation à l’autre et à soi-même. Dans Ritournelle, c’est l’impossibilité de conjuguer la foi et l’amour qui est explorée au travers du personnage de Marwena. Dans Au Fil de l’eau, les relations se tissent à différents niveaux, du contexte familial au contexte professionnel (ou écolier), des amitiés, des amoures…
Puis dans les deux titres, d’une manière ou d’une autre est instaurée une relation fraternelle entre un groupe de femmes qui cohabitent, s’accompagnent, et forment à elles-seules une simili-société.


Si Komikku fournit des éditions globalement très honnêtes (traduction, impression… tout est bon niveau rapport qualité/prix), je trouve dommage d’avoir orné Ritournelle d’une jaquette par dessus la couverture, alors que Au Fil de l’eau, et, par ailleurs, tous les autres mangas de la collection Horizon en sont dépourvus. Ça dénote un peu sur l’étagère… Après vous me direz, il n’y a qu’à la retirer. Dessous, la même illustration, les mêmes couleurs: rien n’est changé!

Reste maintenant à savoir ce qu’il en est du devenir de la carrière francophone de l’auteure. Et autant le dire, il est plus qu’incertain. Si les deux œuvres parues ont connu un succès critique véritable, les ventes, elles, ne furent pas fameuses. Au-delà de cela, les univers d’Ikebe ne plairont pas à tout le monde, et si publier ses one-shots ne représente qu’un risque financier minime, qu’en est-il de ses séries plus longues?
Trois de ses œuvres restent à ce jour inédites en France: Tsukuroi Tatsu Hito, fini en 6 volumes et prépublié dans le Kiss + (Un Simple monde…) de 2011 à 2015; Saudade, fini en 2 volumes et prépublié dans le Kiss (Princess Jellyfish, Perfect World, Kimi Wa Pet...) entre 2011 et 2012; et Princess Maison sa dernière série, toujours en cours avec déjà 4 volumes au compteur, et prépubliée dans le Yawakara Spirits depuis 2015.
Si le premier me semble d’ores et déjà perdu (ça tourne autour de l’univers de la mode, et en dépit des préjugés, cela ne passionne pas le lectorat français – coucou Princess Jellyfish), je continue d’espérer les deux autres, et en particulier Princess Maison. Je l’espère bien sûr chez Komikku, pour l’uniformité de la collection (et  la certitude d’une édition soignée) mais pourquoi pas chez Kana ou Casterman, éventuellement Akata aussi… enfin tout éditeur qui publie du Shogakukan et est capable de sortir un peu du mainstream et de miser sur des choses relativement risquées.

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Tsukuroi Tatsu Hito
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Saudade
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Princess Maison

Quoi qu’il en soit, Aoi Ikebe est une auteure unique, un ovni du paysage manga comme on aimerait en voir plus souvent chez nous. Je vous recommande expressément, si ce n’est pas déjà fait, de vous procurer d’une manière ou d’une autre ses deux mangas parus chez Komikku, qui sont, à mon sens, des perles de poésie et d’émotion. Et si vous n’accrochez pas, ce n’est pas grave..!


J’espère que cet article vous aura plu!
Je pense vous reparler d’auteurs et auteures que j’apprécie au sein d’articles dédiés! N’hésitez pas à me dire ce que vous avez pensé de celui-ci, et si vous les avez lu, des mangas que j’y présente!
À très vite sur le blog (ou ailleurs…)!

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4 commentaires sur “LA DOUCEUR ONIRIQUE DES ŒUVRES D’AOI IKEBE.

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