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GICHI GICHI KUN – LA COMÉDIE TERRIBLE

Si de larges pans de l’œuvre de Suehiro Maruo sont accessibles au lectorat francophone depuis de nombreuses années, Le Lézard Noir s’est récemment engagé dans la publication d’une nouvelle série d’inédits du maître de l’eroguro. En effet, sévissant depuis le début des années 1980, le mangaka s’est installé comme l’un des principaux représentants de ce sous-genre, auquel il offre quelques grands ouvrages qui lui vaudront un succès d’estime jusqu’au-delà de ses frontières.

Néanmoins, il est une œuvre qui, de prime abord, semble détonner grandement d’avec la bibliographie si particulière de l’auteur, ou tout du moins d’avec ce que nos contrées ont pu en percevoir : Gichi Gichi Kun.  Paru en 1996, le récit, tant dans sa narration que dans son objet, se présente comme ayant tout d’une comédie. Abordant le quotidien d’un écolier aux étranges pouvoirs endossant le rôle de justicier au sein de sa classe, le manga semble en parfaite contradiction avec les œuvres phares de Maruo.
Pour autant et à bien y voir, il semblerait que l’esthétique du rire participe ici, mais sans doute plus largement dans le projet esthétique et l’œuvre entière du mangaka, d’une démonstration métatextuelle, celui-ci se voulant faire le défenseur d’une dichotomie essentielle entre l’art et la morale. Ainsi, le rire indéniable de Gichi Gichi Kun n’est-il pas l’enjeu même d’une horreur plus subreptice ?


Fiche Technique

Auteur : Suehiro Maruo

Genre : Comédie / Fantastique / Horreur

Éditeur : Le Lézard Noir

Nombre de tomes : 1 (1 fini au Japon)

Prix : 19€

Au premier abord, Gichi Gichi est un petit garçon ordinaire qui rougit dès que Rumi, sa jolie camarade de classe, lui fait un compliment. Mais il cache une âme de justicier et n’hésite pas à se servir de ses pouvoirs magiques pour flanquer une raclée à tous ceux qui se montrent méchants ou malhonnêtes

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En lui-même, l’eroguro, de par son ancrage surréaliste et ses liens avec le théâtre du Grand-Guignol, admet déjà, dans ses excès, un absurde qui confine à un certain ridicule.  À bien des égards inspiré par le romantisme, le genre avance une conception du rire proche de celle qu’énonce Baudelaire : « le rire est satanique, il est donc profondément humain. ».

Le personnage de Gichi Gichi s’inscrit dans la continuité d’un type très répandu dans les œuvres destinées à la jeunesse : celui de l’enfant doué de super-pouvoirs et s’en servant pour préserver l’ordre et la morale, dans son entourage proche comme à plus petite échelle. Dans le manga, on ne peut que penser à Astroboy d’Osamu Tezuka, et évidemment, la production occidentale trouve elle aussi de nombreux équivalents.

Néanmoins, le lecteur est vite décontenancé par l’ambiguïté et l’allure inquiétante du jeune garçon qui, alors qu’institué par les exigences du genre en parangon de justice, semble dénué de toute conviction, de tout esprit et de tout idéal moral directif. Ses réactions ne s’adaptent pas à la gravité des méfaits de ses camarades et semblent tout à fait arbitraires — tantôt ridiculement démesurées, tantôt inexplicablement plus légères. Reste qu’une cruauté se dégage de cette justice d’apparat, vidée de toute valeur, qui ne songe pas à éduquer, mais seulement à punir. Ce postulat se retrouve dans la représentation graphique de nombreux pouvoirs de Gichi Gichi, qui transforment le frêle et naïf garçon en monstre difforme, effrayant et autoritaire.

Alors, l’ouvrage prend des airs de satire du genre super-héroïque, mettant le protagoniste et ceux qu’il corrige sur un pied d’égalité, et soulignant la malhonnêteté de celui qui camoufle les actes les plus violents derrière la juste nécessité, le devoir, un masque de vertu.

De plus, le manga fait remarquer que, dans un tel schéma narratif, l’incursion du comique est une nouvelle atteinte à la morale, paradoxalement prônée par le genre super-héroïque. Du ton léger constamment adopté par le récit émane un malaise dû à sa confrontation avec des péripéties qui, anodines comme résolument cauchemardesques, subissent le même traitement. Dans la mesure où le récit se construit autour de punitions systématiques, le rire ne peut être que moquerie, rire de l’autre. Gichi Gichi Kun met son lecteur dans une position aussi inconfortable qu’inquiétante, et le pousse à mettre en question son appréciation esthétique de l’objet comique.

Qui plus est, Gichi Gichi Kun est un manga qui digère une pléthore de références et les met au service d’une riche intertextualité. L’œuvre puise beaucoup de sa narration dans le manga comique de son époque, qui influence jusqu’au style graphique de l’auteur, souvent plus rond et épuré qu’à l’accoutumé. Également, la galerie de rôles secondaires qui gravitent autour du protagoniste est calquée sur des modèles de personnages typiques de ces récits. Le design du protagoniste, très lisse et archaïque, lui donne des allures de robot, qui ne sont pas sans faire penser au mythique Astro d’Osamu Tezuka. Également, la forme épisodique et le traitement du fantastique évoquent le shojo horrifique des années 1970-1980, et notamment les nouvelles de Kazuo Umezu (La Femme Serpent, La Maison aux insectes, etc.). Ponctuellement, Maruo cite directement de nombreuses œuvres emblématiques du genre horrifique (Frankenstein, Dracula, etc.). Tout cela participe d’une atmosphère aussi singulière qu’étrangement familière, et permet d’aiguiller une lecture du manga axée sur le rapport de la littérature de genre à la morale. En outre, le manga est rendu très ludique par des jeux et effets convoquant la figure du lecteur, comme le pouvoir « yeux maudits » qui assaille les victimes de Gichi Gichi d’un multitude d’yeux — ce qui peut renvoyer à l’agression que constitue le regard moqueur que pose sur eux le lecteur.

Du reste, le plus intéressant demeure sans doute le jeu intertextuel entrepris par la confrontation des canons comiques et horrifiques, qui synthétise une alchimie propre à l’œuvre. En découle une théorie sur l’impossibilité d’un rire moral — car se jouant toujours aux dépens d’un personnage. De fait, Gichi Gichi Kun est une défense de la nécéssaire autonomie morale de l’œuvre d’art prônée par son auteur, qui fonctionne à la manière d’un raisonnement par l’absurde. En effet, Maruo y démontre l’hypocrisie des lectures moralisantes, et montre bien que le comique insinue par essence une dégradation de son objet.

Le lecture du dernier chapitre de l’ouvrage, un one-shot publié quelques années avant la rédaction du gros de l’œuvre et donnant à lire une première version du personnage de Gichi Gichi, laisse entrevoir de nombreuses évolutions stylistiques et permet de mieux cerner son processus de création. Bien plus directe, crue et explicite — et, en fait, plus semblable aux autres productions de l’auteur —, cette annexe permet notamment de constater que Maruo en est progressivement venu à adoucir son style et à rogner la violence graphique de l’histoire de Gichi Gichi : des choix qui permettent une plus ample ambiguïté du ton et complexifient la lecture de l’œuvre, qui erre constamment dans une vallée dérangeante parfaitement maîtrisée.


En conclusion, Gichi Gichi Kun, en plus de constituer une excellente porte d’entrée à l’univers de son auteur, synthétise une conception de l’art inhérente à son œuvre. Bien plus simple à appréhender que nombre d’autres mangas de l’auteur, celui-ci n’en reste pas moins dense et passionnant.

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