Découverte manga·Manga·Non classé

DÉCOUVERTE MANGA #61 – KAKUSHIGOTO

Si les premières propositions éditoriales de Vega me plaisaient déjà beaucoup, la maison d’édition semble, plus dernièrement, multiplier les paris audacieux, relevant d’une réelle attention à la composition d’un catalogue soigné, exigeant et empreint de diversité. En témoigne l’ouvrage abordé aujourd’hui, KakushiGoto, qui marque le retour inattendu sur la scène francophone de Kôji Kumeta, auteur du très particulier Sayonara Monsieur Désespoir, publié sporadiquement depuis 2009 par Pika. La déconfiture de celui-ci couplée à l’appétence de son mangaka pour les séries fleuves ne semblaient pas prédisposer un quelconque retour de celui-ci. Mais c’était sans compter sur le nouveau venu le plus prometteur du marché francophone qui, encore une fois, tape juste.


Fiche technique

Auteur : Kôji Kumeta

Genre : Tranche-de-vie / Comédie / Manga réflexif

Éditeur VF : Vega

Nombre de tomes parus : 1 (8 en cours au Japon)

Prix : 8€

Goto Kakushi est auteur de manga et père célibataire d’une petite jeune fille, Hime. Dès le début de l’aventure, la jeune Hime découvre fortuitement le métier de son père, auteur de manga populaires bas de gamme. Problème, Goto n’assume pas du tout son métier, peu considéré par ailleurs au Japon.
Et ce dernier cherche par tous les moyens à le cacher à sa fille, alors qu’il travaille chez lui. S’ensuit un jeu de cache cache permanent où le père qui se fait passer pour un salaryman basique, mène quasiment une double vie. Problèmes : ses amis, ses fans, l’administration, son éditeur… tous savent qu’il est auteur de manga. Tout cela sous l’œil circonspect de la jeune Hime, qui ne comprends pas les gesticulations de son père, mais décide de respecter son besoin de secret.

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Il faut dire, d’emblée, que KakushiGoto est loin d’être aussi abscons pour le lecteur occidental que ne pouvait l’être la précédente série de son auteur, profondément ancrée dans des références traditionnelles japonaises qui nécessitaient un recours trop important à des notes de bas de page qui cassaient le rythme de la lecture et diminuaient la portée comique de l’œuvre. Ici, l’auteur s’essaye à un exercice de style aussi complexe que topique : le manga sur le manga. Ce sous-genre est d’une densité doublement inépuisable, puisque se fonde sur le ressenti subjectif d’un milieu artistique et éditorial en perpétuelle évolution. Ce premier volume rend honneur à son entreprise, puisque s’avère être d’une richesse remarquable, fruit d’un travail minutieux de la part d’un auteur particulièrement attentif aux détails qui façonnent son univers et son humour. Il n’y a qu’à voir le titre du manga, qui propose déjà un jeu de mots à tiroirs, quasi programmatique, à la fois éponyme, annonciateur des thématiques du manga mais aussi de son ton. En effet, « kaku » signifie « écriture », « shigoto » travail ; mais « kakushi » veut aussi dire « secret », et « goto » est un suffixe qui véhicule l’idée de « faire semblant ». On se passerait presque de synopsis.

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KakushiGoto joue donc sur un double registre, puisque se pose à la fois en lecture réflexive et en comédie humaine. Le trait rond et caricaturiste du dessinateur ne manque pas de conférer à ses planches une atmosphère de légèreté presque enfantine qui sied parfaitement au comique du récit. L’humour dont use ici l’auteur est accessible et efficace, puisque joue de références relativement connues du lecteur et d’un absurde justement dosé et très bien écrit. L’ensemble est dynamisé par une narration saccadée, sans laquelle l’ensemble pourrait craindre de sembler lourd. En effet, ce premier volume est divisé en cinq sections, subdivisées en une trentaine d’épisodes de quelques pages, qui permettent l’élaboration de farces à chute, mais aussi l’exploration de moult thématiques, milieux et personnages. Les épisodes de chacune des sections ont tous plus ou moins trait à une thématique dédiée – le rapport à la célébrité, la rapport de l’auteur à son œuvre, le rapport aux pressions éditoriales, le rapport du réel à la fiction, etc.- .

Le manga joue sur une multiplicité des formes du comique. Il y a d’abord un comique de caractère évident, porté par des personnages a priori stéréotypés mais dont l’auteur exagère chacun des traits (les assistants déjantés de Kakushi, sa fille naïve et malicieuse, etc.) comme pour en formuler une parodie ; un comique de geste, accentué par le trait caricaturiste de l’auteur ; mais aussi de l’absurde, du comique de situation, etc. Les dialogues en eux-mêmes, aussi bien écrits que traduits, font preuve d’une verve et d’un sens de la répartie on ne peut plus plaisant, et finissent de faire du manga l’un des plus drôles qu’il m’ait été donné de lire depuis bien longtemps. L’expérience de l’auteur se ressent et les blagues font souvent mouche, même auprès des lecteurs habituellement réticent face aux mangas comiques (j’en suis un).  Le caractère divertissant du titre ne plie donc pas face à une rigueur formelle exigeante, qui en accentue même l’effet : c’est très réussi !

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Le ton volontiers prosaïque de certains passages semble d’abord rompre avec des prétentions réflexives très abouties. En effet, si l’auteur annonce bien qu’il ne doit pas être confondu avec son personnage, il précise que son quotidien est sa première source d’inspiration, et que ce titre est le vecteur de réflexions et positions critiques très personnelles sur le milieu du manga, mais aussi sur d’éternelles questions de la littérature, comme la place de la fiction dans le réel. Au final, Kôji Kumeta parvient à conjuguer les deux aspects de son œuvre en proposant des perspectives souvent empreintes d’ironie et d’auto-dérision, critiques quand bien même toujours bienveillantes et modestes. Le mangaka contrevient à certaines visions idylliques et concurrentielles du milieu, désacralisant la renommée et riant habilement d’aspects ridicules du microcosme de l’édition (comme le fait que les éditeurs et assistants ont tendance à faire de leur position un motif de vantardise, même auprès de l’auteur de la série pour laquelle ils travaillent). L’ensemble se fait toujours sur un ton léger, et est d’une originalité constante, qui surprend toujours et ne lasse pas, en dépit d’une construction en apparence répétitive. À la fin de chacune des cinq sections de ce premier volume, l’auteur revient sur un certain nombre d’éléments abordés au cours des chapitres et qu’il souhaite approfondir. Ceci parfait l’objet intime mais jamais fermé qu’est KakushiGoto, qui souhaite partager avec douceur un point de vue original et social sur un milieu concurrentiel et souvent violent.

L’édition de Vega est impeccable. L’ouvrage s’ouvre et se conclut sur quelques pages colorisées fraîches et pétillantes, qui donnent le ton ; l’adaptation de la couverture est une nouvelle fois très réussie, et la traduction fait honneur à la profondeur rhétorique de certains passages comme au caractère frivole de certains autres.


KakushiGoto est donc un immense coup de cœur, d’autant plus fort qu’inattendu. Passé le côté excitant de la forme, c’est un récit aussi drôle que pertinent qui s’offre à nous, Kaji Kumeta proposant ce qui deviendra assurément l’un des plus beaux titres du jeune catalogue de Vega. Une lecture vive et réjouissante, à suivre de très près !


 

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TOME 2 PRÉVU POUR LE 09/05/2019


P.S : merci à L’activiste du cinéma, qui a élucidé pour moi la profondeur du titre du manga !

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