Découverte manga·Manga·Non classé

DÉCOUVERTE MANGA #59 – LE BATEAU DE THÉSÉE

Employer la topique du voyage dans le temps n’est jamais chose aisée, tant elle rend complexe la cohérence d’un univers et exige le déploiement d’un talent d’écriture certain, sous menace de faire s’effondrer toute la structure narrative d’un récit. Elle requiert donc nécessairement, pour peu qu’elle soit prise au sérieux, de l’ambition et de la rigueur. S’y essayant, Le Bateau de Thésée, qui compte déjà 7 volumes au Japon, se confronte à une difficulté supplémentaire  : celle de la tenue de cette cohérence sur la durée. Ainsi, j’abordais ce premier volume avec excitation et appréhension, me demandant si le manga parviendrait à être à la hauteur de mes espérances.


Fiche Technique

Auteur : Toshiba Higashimoto

Genre : Thriller/Drame/Fantastique

Éditeur VF : Vega

Nombre de tomes parus : 1 (7 en cours au Japon)

Prix : 8€

24 Juin 1989. Une effroyable affaire d’empoisonnement au cyanure de potassium frappe l’école primaire du village d’Oto Usu (département de Hokkaido), faisant 21 victimes. Le coupable désigné est le policier du village, un certain Bungo Sano. Vingt-huit ans après les faits, son fils, Shin, se rend à Hokkaido pour rencontrer ce père qui a toujours clamé son innocence. Mais auparavant, Shin décide de faire un crochet par Oto Usu, où il se trouve brusquement enveloppé dans
un épais brouillard. Lorsque ce dernier se retire, le jeune homme se retrouve devant l’école primaire d’Oto Usu, qui est censée avoir été rasée après le drame. En réalité, Shin a été mystérieusement transporté dans le village tel qu’il existait, six mois avant la tragédie !

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Ce premier volume ne se cantonne pas à l’exposition des enjeux et tenants narratifs du récit, mais l’entame réellement, se montrant concis et efficace sur son introduction, d’une cinquantaine de page, qui met en place un protagoniste, Shin, au passé -proche et lointain- douloureux. L’on peut lui reprocher d’être trop évasive pour rendre le personnage réellement attachant, mais dans la mesure où les enjeux du récits se situent dans une temporalité toute autre, cette précipitation n’est sans doute pas un mal, puisqu’elle permet de ne pas trop s’appesantir sur des éléments finalement très secondaires par la suite, on l’imagine.

Très vite, le lecteur est mis au fait de l’enfance sordide du protagoniste, dont le père, ancien policier, fut accusé du meurtre par empoissonnement d’élèves et professeurs de l’école de son village, alors qu’il était encore tout jeune. Des interrogations quant à la culpabilité du père, dont le fils semble douter, ne tardent pas à émerger, captant ainsi efficacement l’attention du lecteur. Cette situation fait également le lien entre les deux temps du récit, qui ne tarde pas à s’engouffrer dans le fantastique, en ramenant Shin 6 mois avant les évènements tragiques qui bousculeront la vie de son père – et la sienne.

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Alors, Shin entame par nécessité une enquête qui lui permettra de se réconcilier avec son passif en tirant au clair les conditions de la sombre affaire qui a condamné sa vie de famille, voire de prévenir la tragédie. Si l’ensemble peut sembler on ne peut plus classique, le manga est enrichi par l’incursion du personnage adulte dans son passé, par la confrontation de regards multiples. Le protagoniste redécouvre sa famille, et notamment son père, avec un regard adulte ; sa perception des évènements en conscience des aboutissements dramatiques de l’affaire se confronte à celle des autres personnages ignorants, et ainsi de suite. Au final, le voyage dans le temps permet de créer une profondeur dans des rapports humains, plutôt émouvants, enrobés de mystère et de suspense, le protagoniste étant contraint de cacher son identité à son entourage et travaillant à déjouer un destin tragique apparemment inévitable. En cela, le titre n’est pas sans rappeler Erased, de Kei Sambe, qui avait rencontré un certain succès chez Ki-oon, il y a quelques années.

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Toshiba Higashimoto parvient habilement à mettre en scène, à certains moments clefs de ce premier volume, des ambiances quasiment mystiques, qui participent d’un effort d’entretien d’un suspense autour de l’enquête du protagoniste – suspense qui n’a rien de factice, comme c’est trop souvent le cas. Par exemple, lorsque Shin découvre qu’il a remonté le temps, où lorsqu’il assiste à certains évènements mystérieux, le mangaka s’applique à développer une aura de mystère au travers de planches taiseuses et embrumées. Le flou constitutif de ces séquences rompt avec le trait net et réaliste du dessinateur, et s’accompagne parfois de rappel à la culture traditionnelle japonaise, qui mettent en exergue la dimension fantastique du récit. Ces efforts atmosphériques atténuent certains dialogues quelque peu maladroits, qui témoignent encore d’une certaine maturité dans l’écriture. 

Par ailleurs, les personnages évoluent dans un univers hivernal et diaphane, qui fait écho à la tension omniprésente de ce premier volume et inscrit le titre dans un héritage de thrillers enneigés.

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En somme, la narration rend honneur à une intrigue performante qui ne tombe, pour le moment, ni dans la facilité, ni dans les traditionnels écueils des récits du genre. Quelques détails peuvent titiller les lecteurs les plus attentifs, comme le fait que Shin, nouvellement père, ne s’inquiète pas de son fils, resté seul dans sa temporalité – quoi que l’on puisse encore voir dans son engouement à éclaircir son passé une échappatoire à ses drames récents, qui pourrait justifier ce genre d’omissions, de négations du nouveau malheur qui l’accable. Dans le même temps, d’autres subtilités qui pourraient passer pour des incongruités d’écriture du protagoniste peuvent se rationaliser de manière très intelligente. Par exemple, lorsqu’il rencontre pour la première fois sa mère dans le passé, il met un certain temps à la reconnaître, ce qui peut d’abord sembler improbable. Néanmoins, l’auteur illustre ainsi que l’accusation de son mari a tellement affecté la femme que celle-ci en a vu ses traits endurcis, la rendant presque méconnaissable. Sous ses allures de simplicité, le manga regorge de jolies trouvailles d’écriture qui ne rendent sa découverte que plus savoureuse. 

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La traduction de Ryoko Akiyama rend honneur à l’intensité des échanges et à la tonalité dramatique du récit ; et l’adaptation des couvertures est une nouvelle fois très réussie par Vega, qui propose un titre à la fois sobre et élégant, qui s’accorde parfaitement avec les illustrations.

Le Bateau de Thésée est donc une bonne surprise, qui ne fait que confirmer tout le bien que je pense du catalogue que construit pas à pas son éditeur. Véritable thriller psychologique, à la fois haletant et ambitieux sur le plan de la narration, ce premier volume pose des bases solides ne demandant qu’à se développer dans les prochains volumes qui, pour peu que l’auteur maintienne le cap, ne pourront être que plaisants !


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TOME 2 PRÉVU POUR LE 11/04/2019

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