Découverte manga·Manga·Non classé

DÉCOUVERTE MANGA #53 – SOLITUDE D’UN AUTRE GENRE

Fort de son succès au Japon, fidélisant des millions de lecteurs sur la plateforme de publication Pixiv puis remportant la troisième place dans la catégorie féminine des Kono Manga ga Sugoi!Sabishisugite Lesbian Fuzoku Ni Ikimashita Report conquiert dès 2017 la scène internationale sous le nom de My Lesbian Experience with Loneliness. Néanmoins, et comme souvent avec ce genre de publications déviant des normes graphiques et thématiques du manga, la France souffre d’un délais dans la réception de ce titre, qui figure pourtant sans conteste parmi les plus importants de ces dernières années. C’est donc au sein de la collection Graphic de Pika que Solitude d’un autre genre nous parvient. Une publication qui soulage l’attente de nombreux fans mais ne répond pas à toutes les exigences. Autant évoquer d’emblée les (quelques petites) choses qui fâchent. L’ouvrage est en sens de publication occidental, ce qui ici ne perturbe pas tant que ça le découpage de l’autrice (puisque le manga, d’abord publié sur internet, fait prévaloir la lisibilité par des constructions de planche somme toute assez classiques — format 4 cases). Cela reste un choix tout à fait discutable : Pika entend-t-il séduire ainsi un lectorat plus large que celui des seuls lecteurs de manga ? C’est fort probable, mais quand on lit la déception de nombreux amoureux du titre qui, face à ce choix éditorial, préfèrent se tourner vers sa version américain, il y a fort à parier que Pika y perd au final. La traduction du titre a elle aussi soulevé quelques questions. La mention explicite de l’homosexualité du personnage disparaît au profit d’un enrobage poétique (très joli, en lui-même) qui ne colle pas à la franchise du ton du titre international. Sans être affreux, ce titre rate un peu sa cible… mais l’éditeur se rattrape en indiquant l’homosexualité de l’autrice sur un bandeau bien visible (un choix bienvenu pris en réaction aux soulèvements de certains lecteurs sur les réseaux sociaux). Ces quelques remarques négatives mises de côté, passons sans plus tarder au cœur du sujet… Solitude d’un autre genre a-t-il su se montrer à la hauteur de sa réputation ?


Fiche Technique

Autrice : Kabi Nagata

Genre : Tranche-de-vie/Autobiographie/Homosexualité/Psychologie

Éditeur VF : Pika

Nombre de tomes parus : 1 (1 fini au Japon)

Prix : 18€

Kabi Nagata, 28 ans, souffre de dépression et de troubles alimentaires, vit encore chez ses parents, et n’a pas trouvé sa place dans la société. C’est après de nombreux échecs et petits boulots qu’elle réalise ce qu’elle souhaite vraiment faire : dessiner des mangas. Pour cela, elle doit également s’affranchir de son besoin de recevoir la bénédiction de ses parents. Mais en parallèle de ses débuts, elle se sent terriblement seule et réalise qu’elle n’a aucune expérience sexuelle. Elle désespère d’avoir quelqu’un ne serait-ce que pour la prendre dans ses bras. Elle décide alors, pour le bien de sa création artistique mais aussi pour elle-même, d’avoir recours à une prostituée afin de trouver ce “doux nectar” dont les autres semblent jouir en secret…

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Le titre annonce la couleur : Solitude d’un autre genre est l’autobiographie d’une pré-trentenaire lesbienne, dépressive, peinant à trouver sa place au sein de la société japonaise et de ses exigences. L’autrice, Kabi Nagata, y dépeint son combat contre la dépression, son expérience du monde du travail, ses troubles du comportement alimentaire, sa découverte de la sexualité, son rapport à la famille, aux exigences auxquelles sont soumises les jeunes femmes au Japon et partout dans le monde, et bien d’autres choses encore. Le récit est donc dense et puissant en cela qu’il donne accès à un sentiment intime et assez propre à l’autobiographie, exercice dans lequel se confondent fiction et témoignage (en des termes toujours plus ou moins avoués). Le processus d’écriture auto-centré relève d’une mise à nue courageuse, quand bien même il échoue par définition à retranscrire le réel (le cadrage, le passage du sentiment aux mots : tout cela trahit immanquablement l’intériorité du personnage — qui, d’ailleurs, n’est pas non plus l’autrice).

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« Moi aussi je veux dessiner ça, ce qu’on ne pense pas pouvoir dire ; je veux dessiner mon expérience ! »

La narration passe quasi exclusivement par le monologue dissertatif, rendant au témoignage l’impact de son expression direct. Le style épuré et très cartoon de la dessinatrice invite à se concentrer sur le texte, tout en mettant en scène de façon imagée et souvent burlesque le ressenti évoqué. Il y a ainsi une complémentarité du trait et du mot intéressante et extrêmement personnelle, dans le choix des imageries, le jaillissement des pensées…

Par ailleurs, le récit parvient à toucher le lecteur en véhiculant de nombreuses réflexions douloureuses au travers d’un comique toujours bien traité, qui dédramatise et allège le ton sans jamais rompre la justesse du récit. Que ce soit au niveau des expressions de l’héroïne, Kabi Nagata parvenant à capter en quelques traits une très large palette de sentiments, ou bien des imageries extravagantes et surréalistes illuminant le propos avec douceur et originalité, Solitude d’un autre genre parvient à rester digeste, et ce en dépit de la pléthore de thèmes problématiques qu’il aborde.

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« Voilà… à 28 ans, sans expérience sexuelle, de couple, ou même d’adulte indépendante, en pleine journée du mois de juin 2015, je me suis retrouvée avec une prostituée. »

Si l’on ne peut pas dire que la découverte de la sexualité soit réellement le cœur du manga, reste que la première expérience sexuelle de l’autrice constitue son axe d’élaboration majeur. Moment de rupture et surtout de prise de conscience brute du prosaïsme des rapports humains, cette scène de sexe, qui arrive aux deux-tiers du tome environ, surprend en cela qu’elle ne se démarque que très peu du reste. Durant tout le récit, Kabi Nagata voit en la sexualité un moyen d’épanouir son rapport aux autres et à elle-même, une alternative à la communication verbale ; un fantasme (longtemps interdit) à la concrétisation décevante sinon même douloureuse, mais qui reconditionne complètement la vision de l’autrice, la pousse à se chercher autrement, et ainsi, à écrire.

« J’ai vraiment eu l’impression d’être impuissante en tant qu’être humain. (…) C’était fini. »

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Enfin, s’il est important de soulever les défauts de l’édition de Pika, il convient de saluer l’excellente postface de Karyn Nishimura-Poupée, journaliste et essayiste spécialiste du Japon, qui élargit assez justement le témoignage à l’échelle d’une analyse sociologique plus poussée. En effet, et c’est le cas d’énormément d’ouvrages-témoignages japonais récents, Solitude d’un autre genre gagnerait peut-être à être, par instants, un peu plus contestataire. Néanmoins, et par volonté (sans doute inconsciente, l’autrice le dit elle-même, elle ne sait parler que d’elle) de préserver le ton intime de son récit, c’est un pan de réflexion de Kabi Nagata avait le droit d’esquiver (c’est beaucoup moins excusable dans le cas d’un ouvrage comme L’Art de la vulve, une obscénité ?…). La postface permet de relier le portrait de Kabi Nagata à celui d’une jeunesse opprimée, en contradiction avec les exigences concurrentielles et traditionnelles du Japon actuel. Elle parfait un ouvrage complet, passionnant, et sincère de bout en bout.


Témoignage personnel mais évocateur des difficultés (et possibles échappatoires ?) d’une jeunesse aux prises avec la violence insidieuse des normes, Solitude d’un autre genre atteint avec brio son objectif, se montrant à la fois touchant, vrai, drôle et intelligent. Un titre fort de cette fin d’année 2018, qui se créé déjà une succession au Japon… n’est-ce pas le propre des grandes œuvres ?


 

 

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