Dans la mangathèque·Manga·Non classé

ROUGE ÉCLIPSE – LUNAIRE ET SOLAIRE

Après avoir découvert et adoré Le Secret de l’Ange (dont je parle ici), je me devais de prêter plus grande attention à la carrière de son autrice, Shiki Kawabata, et plus particulièrement à sa précédente série, j’ai nommé Rouge Éclipse.
Initialement parue dans le Margaret (où l’on retrouve des mangaka très talentueuses, comme Natsumi Aida, Nagami Nanaji, Masako Yoshi, etc.) en 2015, c’est Akata qui, motivé par le succès immédiat de la série au Japon, nous en aura proposé les 3 volumes dès 2016.

– Couvertures VF de la série –

– Couvertures VO de la série –

Ayumi est une lycéenne parfaitement ordinaire. Et depuis peu, elle vit sur un petit nuage, car le garçon qu’elle aime lui a demandé de sortir avec elle ! Mais alors qu’elle se rend à son premier rendez-vous amoureux, et tandis qu’une lune écarlate s’affiche fièrement dans le ciel, un étrange événement se produit : sous les yeux d’Ayumi, la grosse et impopulaire Zenko se suicide et… ?! Sans comprendre comment ni pourquoi, Ayumi se réveille à l’hôpital. Mais elle est devenue Zenko ! « Moche » et obèse, elle va devoir affronter une nouvelle vie, tout en cherchant à retrouver son propre corps… Hélas, tout le monde ne l’entend pas de la même oreille !

Shiki Kawabata porte une grande attention à l’écriture de ses personnages, et notamment à celle de ses héroïnes. Si Ayumi est le portrait type de la parfaite protagoniste de shojo, solaire, belle et naïve, on parvient très vite à s’attacher à elle, sans doute grâce à sa volonté de fer et à son attention constante aux sentiments d’autrui, et notamment de la lunaire Zenko. Celle-ci se voit offrir un traitement moins convenu et plus risqué, puisque c’est au travers d’elle que l’autrice entend développer nombre de ses messages.

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En effet, dès le premier volume est amorcé un réquisitoire d’une société des apparences et du physique, notamment vis-à-vis des femmes, réquisitoire qui se fera toile de fond du récit. Zenko, souffrant trop de son apparence qu’elle juge disgracieuse, décidera de manipuler sa camarade Ayumi à qui tout réussi afin de lui voler son identité. Faire de la jolie jeune fille l’héroïne et de la laide son ennemie, cela peut paraître d’emblée un peu discriminant et facile. Si la mangaka s’attache à faire ressentir au lecteur que le caractère détestable de Zenko est en partie dû à son mauvais traitement par la société en raison de son apparence physique, il y a une autre cause avancée qui me pose davantage problème en ce qu’elle vient minimiser la première : Zenko se victimiserait, et les violences qu’elle supporterait ne serait en fait pas si importantes. Le propos, très dur, n’est jamais directement démenti, quand bien même Ayumi, dans le corps de Zenko, perçoit bien ce qu’a à subir la jeune fille. Je pense qu’il aurait été bienvenu d’évoquer la possibilité d’un changement dans le caractère de Zenko sans jouer la carte de la victimisation, très violente, et qui détourne la culpabilité vers la victime. En poussant un peu, on comprend que c’est un propos dû à une inexpérience de la situation, puisqu’il n’est pas partagé par Ayumi qui a pu vivre les violences auxquelles avait à faire face Zenko, mais cela reste tout de même bancal. Le sujet du harcèlement est délicat et grave, ses conséquences sont d’ailleurs soulevées dans l’œuvre au travers de la thématique du suicide. Il y a là une légère maladresse dans le propos, qui n’a peut-être pas eu l’occasion de se développer suffisamment en seulement trois volumes, d’autant que l’histoire est très dense !

Une histoire dense en seulement 3 volumes, ça a de quoi faire peur ! Mais heureusement, l’autrice ne se perd pas et déroule son récit d’une façon efficace, sans temps mort. Un thriller, c’est bien ce qu’est Rouge Éclipse ! La mangaka offre un récit haletant, qui accumule les scènes intenses et les retournements de situation bien écrits, en variant les décors et les ambiances. Si beaucoup de mystères se résolvent assez vite, notamment en ce qui concerne tous les éléments fantastiques de la série (à savoir les échanges de corps, etc.), la tension nait de personnages cruels et mystérieux, les intentions de certains restant troubles jusqu’au dernier volume ! On peut tout de même noter qu’une des intrigues secondaires concernant deux personnages extérieurs (une jeune fille et un oiseau) peut paraître un peu superflue, tant elle apporte peu au propos et à l’intrigue. Heureusement que l’autrice ne s’attarde pas dessus !

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Toutefois, dans la cadence, n’est pas oubliée une certaine mélancolie dramatique propre au sujet abordé. Dans Rouge Éclipse, Shiki Kawabata fait la part belle aux relations humaines. Soulevant de nombreuses questions ayant trait à l’identité, au rapport au corps et à l’autre, le manga se devait de se focaliser par instants sur les sentiments de ses personnages, qui contrastent bien souvent avec les thématiques sombres du récit.
Le triangle amoureux formé par Ayumi, Shirô et Kaga est au cœur de nombreuses péripéties, mais ne prend pas trop de place et propose un dénouement loin d’être évident. L’héroïne, à mesure que l’histoire avancera, questionnera ses sentiments pour Shirô, alors que les motivations de l’amour que lui vouait ce dernier apparaitront progressivement moins louables qu’il n’y parait. Le titre questionne donc la place du physique dans le sentiment amoureux, et l’on regrette presque que ne soient pas abordés les questions de la sexualité, du rapport d’attirance à un corps que l’on habite sans qu’il soit le sien, pourtant évidentes dans un scénario fondé sur l’échange d’enveloppes corporelles (il n’y a qu’à voir Dans l’Intimité de Marie). Peut-être que le magazine de prépublication n’a pas permis à l’autrice d’explorer cette facette, mais je trouve que cela aurait permis d’approfondir encore davantage le sujet (et une scène de quelques pages aurait suffit).

Graphiquement, s’il est indéniable que Shiki Kawabata est en deçà de ce qu’elle proposera sur Le Secret de l’Ange, il y a déjà beaucoup de bonnes idées ! La mangaka retranscrit très bien les émotions douces-amères de ses personnages, allant même jusqu’à fournir des planches très impactantes, servies par un trait qui se fait plus rude dans les moments d’explosion, ou par de très jolis effets de mise en scène dans les séquences d’émotion. Si les trames et la rondeur du trait de l’autrice confèrent au titre son atmosphère mélancolique et dramatique, on peu regretter la discrétion des décors, souvent minimalistes voire absents, qui auraient sans doute permis une plus grande immersion. Toutefois, la légèreté du découpage et l’épure des cases permettent une lecture fluide, ce qui n’est pas plus mal pour un récit voulant tenir en haleine le lecteur.

Akata, comme à son habitude, livre une copie irréprochable. Je n’ai rien à redire au niveau de la traduction, de l’adaptation des rares onomatopées ou du papier. L’éditeur a fait le choix de revoir les illustrations de couvertures afin qu’elles en disent un peu plus sur le récit et attirent potentiellement un lectorat plus large. C’est un pari réussi, puisque le rendu est excellent ! Je les préfère même aux originales, déjà très belles.


Le shojo fantastique est quelque chose de trop rare dans le paysage francophone actuel, et c’est bien Akata qui l’a réhabilité et lui a redonné ses lettres de noblesse, après plusieurs années d’absence (ou de médiocrité, chez des éditeurs comme Soleil). L’éditeur est en effet bien connu pour son attachement à la défense de la diversité du manga féminin (que ce soit dans le shojo ou dans les autres genres, soit dit en passant), et avec Rouge Éclipse, propose l’œuvre d’une autrice qui, au travers d’un thriller fantastique palpitant, tend à faire passer un message humaniste à ses lecteurs et lectrices.
Une belle découverte, donc, que je recommande à celles et ceux qui seraient à la recherche d’un récit court et efficace, alliant émotion et suspense; ainsi qu’à celles et ceux qui auraient aimé Le Secret de l’Ange, les deux œuvres partageant une atmosphère assez semblable.


Voilà tout pour aujourd’hui !
Je suis heureux d’avoir pu découvrir, quand bien même un peu tard, cette série très addictive que j’ai dévoré d’une traite ! J’espère vous avoir donné envie de vous pencher sur les travaux de son autrice : Le Secret de l’Ange est encore meilleur !
À très vite sur le blog (ou ailleurs…) !

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