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LE GENRE DANS TOKYO GHOUL ET TOKYO GHOUL : RE

ATTENTION : l’article que vous êtes sur le point de lire spoil certains points d’intrigue mineurs de Tokyo Ghoul et des 6 premiers volumes de Tokyo Ghoul : re.

L’œuvre de Sui Ishida laisse une grande place aux questions de l’identité et du corps, inhérentes à sa figure quasi-vampirique de la goule, tant est si bien que l’on peut voir en Tokyo Ghoul une œuvre traitant de la quête d’identité. Il y a, dès les premiers volumes de la série Tokyo Ghoul, première du nom, un conflit corps/esprit chez le nouvellement goule Ken Kaneki : son enveloppe évolue et surtout ne correspond plus à ce qu’il est, ce qui est source de souffrances terribles, jusqu’à ce que finalement, accompagné par ses amis du café l’Antique, le jeune garçon accepte sa nouvelle condition de goule, et sa nouvelle identité. On perçoit déjà ici comme une métaphore « renversée » de la transidentité;  renversée puisque c’est le (nouveau) corps qui sera socialement mis en cause dans la rupture, et non l’esprit, qui finira par lui céder. Dans la société cisnormative (comme la nôtre), quand une personne est trans, les transphobes la pousse à se rallier à son genre assigné à la naissance : un homme trans sera constamment renvoyé à son genre de naissance féminin. En somme, on dit que c’est l’esprit qui a « un problème ». Dans le monde de Tokyo Ghoul et avec les goules, on blâme le corps, et on dit que c’est lui qui a un problème dans la non-correspondance corps/identité. De ce fait, là où une personne trans se rallie à son identité/esprit; une goule se rallie à son corps : il y à la fois un parallèle et un déplacement de l’oppression de l’esprit vers le corps.

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Les goules sont les « déchets de la société » : mises à l’écart, chassées, persécutées; un parallèle évident est à dresser avec les oppressions que subissent les minorités, et parmi elles les minorités de genre, dans nos sociétés. Quoi de plus normal alors, au vu de ces facteurs, que d’insérer dans cette intrigue des personnages directement concernés par les questions de genre, ne répondant pas aux attentes sociales cisnormatives, ou exprimant leur identité de genre de manière non-conventionnelle ? Au travers de l’étude de quelques cas particuliers, je vais tenter d’analyser la place que tient le genre au sein du manga et de critiquer le traitement, relativement audacieux de la part de son auteur, des personnages non-cis et/ou dont l’identité de genre est remise en cause qu’il présente.

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Dès le premier chapitre de Tokyo Ghoul : re est introduit le personnage de Tooru Mutsuki, un jeune inspecteur, membres des Quinckes, dirigés par Haise Sasaki sous la coupelle de l’inspectrice Akira Mado. Dans le chapitre 4, alors que celui-ci est sur les traces de la goule Torso, est révélé qu’il est un homme trans. Bien que parfois mégenré par ses collègues (notamment Sasaki et Saiko, qui le font sans même savoir que Mitsuki est trans), le traitement du jeune homme par ses collègues au sein du CCG, un milieu pourtant majoritairement masculin (= masculinité toxique), est plutôt bon ! Il est considéré comme un homme égal aux autres, sans que personne ne remette cela en cause (hormis la goule Torso, qui s’amourache du garçon et veut en faire « sa belle »).
Dans l’épisode 13, les Quinckes sont amenés à se travestir pour les besoins d’une enquête (sauf Saiko, qui est une femme).  Tooru est alors montré comme très mal à l’aise. Son déguisement est jugé « plus réussi » par ses collègues, mais cela est mis sur le compte d’une plus grande beauté naturelle (et non pas de ce qu’il a entre les jambes).

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À cette occasion, on apprend que lorsque Tooru se présentait en tant que femme, celui-ci supportait très mal le regard lubrique des hommes sur lui. Plus tard, on comprend que cela remonte à l’enfance, alors qu’il subissait des violences terribles de la part de son père (coups, viols etc.). Cela est d’ailleurs évoqué comme l’une des « raisons » de la transidentité de Mutsuki.
Et là est mon premier problème avec la représentation dans Tokyo Ghoul : re : les personnages trans ont tous des raisons de l’être. La consicentisation de ces pseudo-causes aura mené à une conscientisation de l’identité : l’identité de genre est donc un choix, dans Tokyo Ghoul (ce qui est, je le rappelle, une aberration : on ne choisit pas d’être trans, comme on ne choisit pas d’être gay, bi etc.).
Voilà donc une première grosse critique que je peux formuler à l’égard de la série à ce sujet, mais il y a pire ! Sur les pages couleurs du second volume apparaissent les 4 membres des Quinckes, avec, pour chacun, une petite phrase relevant une de leur habitude. Pour Saiko c’est « encore endormie »; pour Shirazu, « encore surchargé »; pour Urie, « encore une arrière-pensée »; et pour Tooru… « encore un mensonge ». Ça veut dire quoi, au juste ? Le personnage n’a, à ce point de l’intrigue, jamais menti. J’en déduis donc que le mensonge, c’est « se faire passer pour un homme »… et là c’est relativement honteux, pour l’auteur, d’écrire une telle connerie.

Un autre cas relativement similaire, celui de Kanae Von Rosevald, serviteur/servante de Shu Tsukiyama. Kanae est un homme trans/non-binaire (à vrai dire, je ne sais pas trop…). Iel semble aimer passionnément Shu, qu’iel sert depuis l’enfance. On retrouve beaucoup de points communs dans les traitements de Kanae et Mutsuki. Déjà, son changement d’identité (puisque oui, il s’agit de ça dans Tokyo Ghoul… des personnages qui « deviennent » trans) est lié à un traumatisme, celui du massacre de sa famille. Il décide donc de « devenir » (tousse tousse) un homme, afin d’être plus fort.e et de mieux protéger les êtres auxquels iel tient.
Là où j’ai été très déçu par le traitement de ce pan du caractère du personnage, c’est au moment du basculement final de son identité de genre, au cours de son combat contre Eto. Cette dernière genre Kanae au féminin (alors qu’iel semble plus habitué.e au masculin), et met très en avant son amour presque soumis à Shu. Sa dernière volonté est d’ailleurs que Shu « l’appelle par son nom », à savoir Karren, son nom de femme. Et là, ça m’a légèrement excédé. L’auteur renie toute la transidentité du personnage, qui en fait « n’aurait fait que semblant », pour satisfaire Shu (qui d’ailleurs est bi, donc il y a peut-être la volonté de « combler toutes ses attentes » ? D’être l’être parfait pour lui ?). Son identité masculine/non-binaire serait en fait un masque ? Sous-entendu, « les personnes trans se mentent à elles-même, font semblant » ? Bref, c’est assez dégoûtant si on creuse un peu, et ça témoigne d’une certaine méconnaissance du sujet… (après sa mort, Kanae/Karren continue d’être genré.e au masculin…, c’est très ambigu).

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Ces deux-études de cas reflètent assez bien les erreurs auxquelles de nombreux auteurs non-concernés se heurtent dans l’écriture de personnages trans. À noter que le travail de Glénat n’arrange surement rien : dans les résumés de début de volume, il est dit que « Tooru est né femme mais avait du mal avec son genre biologique et a donc décidé de vivre comme un homme ». Je ne vais pas relever les aspects indélicats de la description, vous pouvez le faire par vous-même…
En somme, il y a, chez les personnages trans de Sui Ishida, un retour constant au genre assigné à la naissance (encore une construction sociale qui pue). Kanae meurt Karren, et Tooru, dans les derniers volumes parus, par l’extériorisation de sa misandrie, se détache progressivement de son identité masculine. Il dit même à Saiko qu’il est une femme… alors je ne sais pas ce que cela veut vraiment dire. « J’ai un vagin » ou « je suis une femme » ? Au vu de la maitrise bancale du sujet par l’auteur, j’opterai plutôt pour la première proposition, mais rien de certain… (ce qui m’inquiète un peu pour la suite).

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Parlons maintenant de deux autres personnages dont l’identité de genre est mise en avant. D’abord, l’inspecteur Juzo Suzuya. Élevé par la goule Big Madam (femme trans, d’ailleurs), le jeune garçon se sera vu castré très tôt, et forcé à s’habiller en fille par sa « mère ». Juzo, une fois inspecteur, n’exprime pas une virilité conventionnelle, mais ne remet jamais son genre en question : il est un homme, en dépit des apparences. Dans la première série Tokyo Ghoul, au chapitre 55, l’inspecteur Itsuki Marude prend Juzo pour une fille, et enchaîne : « tu es bien maigre, quand même. Tu as des couilles, rassure-moi ?! », ce qui met très mal à l’aise le jeune homme.
Juzo vit très mal d’être mégenré, ce qui réveille des traumatismes datants de son enfance (sa relation avec Big Madam est d’ailleurs très bien écrite, entre amour et haine). Quand bien même aucune ambiguité n’est laissée au sujet de son genre, certains fans continuent de voir en lui un personnage féminin ou non-binaire… alors qu’il n’en est rien. Juzo est un homme, qui souffre de la comparaison à un modèle de virilité auquel il n’appartient pas. Il n’est plus sexué, « a des manières » et se travesti parfois, mais sans jamais se questionner sur ce qu’il est. C’est un personnage très bien écrit, qui montre que la masculinité peut s’exprimer de différentes manières, et qu’elle ne dépend pas de l’état de ses bourses (ou même du fait d’en avoir).

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Je soulève quand même un hic dans sa relation avec Big Madam. Au-début de Tokyo Ghoul : re, alors qu’il se bat contre sa mère et finit par en triompher, il lui dit « adieu papa »… Pouquoi Sui Ishida ne peut-il s’empêcher de renier la transidentité de ses personnages ? Bon, on peut interpréter cette phrase de différentes manières, et le passage est en soi très beau, mais c’est vraiment une récurrence assez insupportable chez cet auteur, qui écrit de bons personnages trans avant de les déconstruire… ça m’agace beaucoup.

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Enfin, il me semble important de mentionner Nico, un personnage qui arrive assez tôt dans le récit. On sait relativement peu de chose à son sujet, hormis qu’il était en couple avec Yamori, dans Tokyo Ghoul. Cet homme gay se travestit, et présente, comme Juzo, une masculinité très interessante en ce qu’elle sort du cadre socialement imposé. C’est le cas de beaucoup d’autres personnages masculins de la série, comme Uta (qui est gay, lui aussi), ou même Shu (bisexuel).

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Tokyo Ghoul présente donc un certain nombre de personnages canoniquement LGBT (on peut même dire qu’il y en a beaucoup). Si les personnages non-hétérosexuels cisgenres sont plutôt bien écrits, les personnages non-cisgenres sont plus bancals. L’auteur, en dépit de toute sa bonne volonté, peine à retranscrire la réalité de ce qu’est la transidentité et a la fâcheuse manie de constamment désavouer le genre de ses personnages, ou de le présenter comme un mensonge. Une idée particulièrement problématique et qui revient quasi-systématiquement est que la non-adéquation du genre assigné à la naissance et de l’identité de genre, voire l’éloignement des stéréotypes de genre, seraient liés à des traumatismes violents et destructeurs. Une fois ceux-ci réglés, « tout rentrerait dans l’ordre » : Kanae redevient Karren après avoir pu protéger Shu, Juzo devient plus masculin après avoir tué sa mère, Tooru hésite à redevenir femme après avoir extériorisé et reproduit les souffrances qu’il subissait lorsqu’il était vu comme tel, etc. Il est très aisé de constater que tout cela est évidemment infondé.

Tout cela n’est pas aidé par une communauté relativement peu ouverte. Des personnages comme Tooru ou Kanae sont très rarement genrés correctement sur les fan-arts, par exemple. Autre catastrophe, dans les fiches de présentation des personnages, les deux sont annoncés comme étant des femmes. Bref, il y a une certaine confusion créée par un auteur qui ne sait pas trop ce qu’il raconte, dans un contexte éditorial peut-être pas très ouvert à ces sujets (on rappelle que la saga est publié dans de très gros magazines de shonen/seinen).

Si la série présente une certaine diversité, elle le fait parfois de manière maladroite. L’intention reste-t-elle à saluer ou au contraire est-elle à condamner ? Le contexte social de l’écriture doit-il être pris en compte dans l’appréciation de ces personnages ? Le débat est ouvert.

Quoi qu’il en soit, je ne peux que vous recommander la lecture de Tokyo Ghoul, un manga qui mérite amplement son succès, et qui se bonifie à chaque nouveau volume !

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Voilà tout pour aujourd’hui !
J’espère que cet article vous aura intéressé !
Je remercie tout particulièrement @Huskofyaoi pour sa relecture attentive !
Toutefois, n’hésitez pas à me signaler une formulation qui vous semblerait maladroite ou inappropriée !
Aussi, j’attends vos retours sur le sujet en commentaire !
À très vite sur le blog (ou ailleurs…) !

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