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L’ENFANT ET LE MAUDIT : LE NOIR ET BLANC AU SERVICE DU CONTE

Bonjour à toutes et tous, ici Yugo, celui qu’on appelle quand l’hôte laisse son blog à l’abandon plus d’une semaine ! Aujourd’hui, je vais vous parler d’un manga assez unique : L’Enfant et le maudit.

L’actualité autour de L’Enfant et le maudit est chargée. Alors que le tome 4, estampillé d’un « Sélection officielle du Festival International de BD Angoulême » plutôt vendeur vient de sortir aux éditions Komikku, son auteur, Nagabe ( sur Twitter), a rendu visite aux lecteurs français lors du Salon du Livre à Paris. Au même moment, sa série a été élue Shonen 2018 par les usagers de Manga-News. De mon côté, je viens de rattraper mon retard sur le titre, c’est pourquoi je trouve le moment propice pour partager mon ressenti le concernant.

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L’Enfant et le maudit, vous vous en doutez, traite de la relation entre une petite fille et un « maudit », créature chimérique à mi-chemin entre l’humain et la bête à corne. Toutefois, cette traduction française est bien moins évocatrice du fond du scénario que le titre japonais. « Totsukuni no shojo » signifie littéralement « La fille de l’autre côté ». Car dans ce manga, il est question d’un univers dans lequel le monde a été séparé en deux : le monde de l’intérieur où vivent les humains, et le monde de l’extérieur qui abrite les maudits.

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La légende raconte que le dieu de la lumière, s’étant fâché contre le dieu des ténèbres, lui lança un sort qui le changea en monstre. Furieux, celui-ci propagea la malédiction de sorte à transformer des humains à son image. Afin de stopper la propagation de la malédiction, le dieu de lumière érigea un mur pour séparer humains et maudits. Le récit nous propulse dans un petit village de l’Extérieur (là où vivent les maudits, donc) désert, bordé d’une forêt, dans ce qui ressemble au Moyen-Âge. Un maudit s’occupe une petite fille humaine, Sheeva. Celle-ci, contrairement à ses semblables et de par son très jeune âge, ne cultive pas de haine envers les maudits. Nous suivrons donc le quotidien du « professeur », ce maudit aux allures d’érudit, attentionné et gentil comme tout, et de Sheeva. Enfin… seulement pour quelques chapitres, car rapidement, une intrigue va se ficeler autour des relations entre humains et maudits, et Sheeva semble tenir un rôle important pour chacune des deux parties. Ce conte sombre tire sa force d’une narration qui prend son temps grâce à un découpage précis. On s’arrêtera souvent sur un détail qui rend la scène vivante, comme un regard, une expression du visage, une feuille qui tombe et vient se poser sur un cours d’eau, des plantes… Les actions et les mouvements sont épurés: un poing qui se serre, un arc que l’on bande, une tête qui se penche, un pas silencieux ou hâtif, un panier que l’on jette, vraiment tous les détails sont décrits.

Si cela marche aussi bien, il ne faut pas en chercher la raison très loin : le dessin est parfait. Loin de tout ce qui se fait habituellement, les traits sont d’un réalisme stupéfiant à une exception près : le visage de Sheeva. Celui-ci est très simple, enfantin. Son nez ne se dessine pas tant qu’elle est de face, ses yeux et sa bouche sont très expressifs. Nagabe a trouvé le moyen de décrire l’être le plus mignon du monde dans un univers où la peur et la haine sont maîtres. Cet univers de peur, quant à lui, est retranscrit de la meilleure manière qui soit grâce à une gestion du noir et du blanc toute trouvée. En effet, dans L’enfant et le maudit, la contrainte des couleurs propre à n’importe quel manga devient un avantage. Ces deux couleurs sont d’abord importantes pour exploiter le thème des dualités « homme/monstre » et « lumière/ténèbres ». L’œil et l’esprit vif du lecteur comprendra rapidement que la crainte des humains envers les maudits, au delà du fait que ceux-ci peuvent transmettre leur malédiction au moindre contact, est due à la noirceur de ces créatures. Les petits yeux des maudits se perdent souvent dans leur gueule assombrie, ce qui contribue à les déshumaniser. Le fait que les êtres humains, blancs par opposition, chassent les maudits et ne cherchent pas à entendre leur point de vue ni à comprendre leur situation par peur de perdre leurs privilèges est assez symbolique et fait écho aux heures les plus sombres de notre histoire, à l’apartheid et au racisme. En cela, L’enfant et le maudit offre un conte au sous-texte contemporain. Le noir de l’encre donne également une dimension effrayante qui n’est pas sans évoquer les souvenirs les plus sombres de contes de notre enfance. Pour la nuit, une forêt faste dont les arbres étendent leurs longues branches touffues devient le théâtre de notre imagination, et la présence d’une petite fille toute de blanc vêtue ne fait que renforcer notre appréhension. D’ailleurs… Que distinguez-vous dans ces branches ? Des corneilles ? Êtes-vous au moins sûr qu’il ne s’agit pas de créatures monstrueuses ?

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En somme, L’enfant et le maudit est aussi ingénieux qu’intriguant, aussi beau graphiquement que moralement. Cette histoire, tout en rendant hommage aux contes avec lesquels on a grandi, se sert de son support (le manga) et de ses spécificités à son plein potentiel. Autant de raisons qui font que vous devez vous y intéresser. J’aimerais ajouter que ce manga vous fera vous rendre compte de l’importance du contact physique. Sheeva, entourée de maudits et soupçonnée d’être maudite par les humains, ne peut pas bénéficier de la tendresse du contact physique pourtant si important pour un enfant… Cet aspect à la fois touchant et cruel justifie peut-être le sous-titre du manga, « Siúil, a Rún » qui signifie en irlandais… Va, mon amour. Phrase symbolique de l’éloignement.

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