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LES MYSTÈRES DE TAISHO – ESQUISSE D’UN TEMPS OUBLIÉ

Est-il seulement une œuvre de Kei Toume qui soit encore disponible dans son entièreté au prix éditeur par chez nous? Je n’ose même pas aller vérifier (peut-être Luno, mais même pas sûr…). Si le succès critique de la mangaka est indéniable, ses titres se vendent toujours assez moyennement, peu aidés, disons-le, par une parution, au Japon comme en France, assez chaotique! J’en veux pour preuve le manga dont nous parlerons aujourd’hui, Les Mystères de Taisho, dont la publication en quatre volumes s’est étalée sur un peu moins de dix ans! Éditée en France entre 2006 et 2013 par Delcourt, la série est aujourd’hui, et je préfère le dire d’entrée de jeu, trouvable exclusivement sur le marché de l’occasion. Retour, donc, sur une branche de la carrière de Kei Toume souvent laissée de côté, comme éclipsée par ses plus gros succès, mais qui ne démérite aucunement à leurs côtés!

Dans le Tôkyô des années 20, Haruka Matsunomiya détective privé à l’allure insouciante, limite je-m’en-foutiste, décide un jour d’engager une jeune assistante, Maya Takazono. Cette jeune fille, qui, malgré une intelligence et une mémoire hors normes, est incapable d’exprimer le moindre sentiment, apportera une aide précieuse à Matsunomiya. Tous deux auront à résoudre une série d’enquêtes, naviguant entre problèmes de société et phénomènes étranges.

Dans la bibliographie de son auteure, Les Mystères de Taisho dénote de part son genre (même si, véritablement, aucun titre de la mangaka de ressemble au précédent). Le manga se présente comme une anthologie d’enquêtes policières. Jouant, d’histoire en histoire, sur la récurrence de certains personnages et laissant apparaitre sur la durée un fil rouge semblant se concentrer sur la mystérieuse nature de Maya, la jeune assistante de Matsunomiya; dans sa structure, du moins, la lecture parait tout à fait classique, voire dispensable. Mais c’est au niveau de son travail sur les ambiances et surtout de sa retranscription juste et nuancée d’une époque submergée que Kei Toume vient titiller l’intérêt du lecteur.

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En effet, tout semble prétexte à la mise en scène la plus complète possible du Japon de Taisho, auquel l’auteure semble très attachée. Aussi, son intrigue est-elle clairement temporalisée, puisque simple clin d’œil ou élément d’intrigue véritable, la réalité historique semble au cœur du manga. C’est un Japon tiraillé entre l’ouverture au monde (le progressisme) et ses traditions (j’esquive le convenu et bien utile « entre tradition et modernité », mais c’est vraiment ça…) que décrit, le plus fidèlement possible, l’auteure. Alors, rien d’étonnant à noter qu’au sein des enquêtes se glissent bien vite des enjeux géo-politiques. Par exemple, des individus suspectés d’être des espions à la solde de gouvernements ennemis. Cette volonté de retranscrire au mieux l’ère Taisho se retrouve, au niveau graphique, dans le soin tout particulier apporté à l’architecture et aux vêtements d’époque (notamment les sublimes yukata que revêtissent les héroïnes), qui participe dans le même temps à la puissance immersive et dépaysante du titre.

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Au travers du personnage de Tôko, passionnée d’art qui s’implique dans la conservation du patrimoine nippon et craint (à raison) que celui-ci ne soit pillé par les européens; l’auteure introduit la question de l’ouverture du Japon sur le monde et les conséquences multiples qui découle de celle-ci sur les traditions. Sans jamais imposer un rejet complet de l’extérieur, ou un repliement sur soi, la mangaka, par l’intermédiaire de la lutte de la jeune femme, met en scène les doutes et questionnements de bien des japonais et japonaises de l’époque qui, face à une Europe écrasante, craignaient pour l’intégrité de culture traditionnelle. La thématique de l’ouverture sur le monde transparaît aussi de la profession commune des parents de Maya, qui sont architectes, et se frottent à d’autres civilisations en parcourant le vaste monde.

Par ailleurs, la lente évolution de la place de la femme dans la société, même si suggérée, est finalement très visible au sein du récit. En effet, les trois personnages féminins majeurs de l’intrigue sont des femmes actives, à fort caractère et indépendantes. Toutes exercent un métier: Maya est l’assistante du détective Matsunomiya, Tôko enseigne l’art dans une école de jeunes filles et en parallèle est très active dans le milieu qui la passionne, comme évoqué plus haut, et Nanao est journaliste. Même la mère de Maya, dont le rôle est plus que secondaire dans le manga, est archéologue. Bref, les femmes s’émancipent et, progressivement, s’attribuent de nouvelles places, contribuant dans le même temps à modeler un Japon soumis à de multiples mutations qui réorganisent tout à fait la cohérence et son fonctionnent.

Comme dans tous les mangas de Kei Toume, le lecteur est convié à une proximité vive avec les personnages, quel que soit le cadre du récit (contemporain ou historique, fantastique ou réaliste…). Ici, c’est le personnage de Maya, clef de voute de l’intrigue, qui émeut. Mystérieuse de par son passé flou et ses capacités hors-normes, la jeune fille, au début de l’œuvre coquille vide, s’enrichira au fil des enquêtes et surtout à mesure que sa relation avec Matsunomiya se développera.

Si, dans son dernier segment, Les Mystères de Taisho prend une tournure des plus inattendues, le tout reste maitrisé, cohérent, et n’affecte nullement l’ambiance mélancolique du titre.

Visuellement, on retrouve avec plaisir la patte expérimentée d’une auteure de talent. Son trait, contenu, transmet une expressivité délicate et subtile. Les visages, notamment, qui paraîtront peut-être à certains figés, dégagent une aura et une sensibilité incroyable. Pour autant, l’auteure reste d’une sobriété imperturbable, qui se retrouve, d’ailleurs, à beaucoup de niveaux dans ses visuels (je pense au découpage, mais de manière plus générale à sa mise en case très posée). Provoquer une telle émotion d’une façon aussi subtile, c’est très admirable… de la grande bande-dessinée!

L’édition de Delcourt, au-delà de sa regrettable indisponibilité, était d’une qualité irréprochable, surtout quand on sait que le tome 1 date de 2006, et que les normes qualitative de l’objet livre ont bien évoluées depuis (je parle pour le manga, bien entendu)! Le papier, même plus de dix ans après impression, reste d’une opacité et d’une blancheur tout à fait convenables, les noirs sont profonds et l’encre ne coule pas. Rien à redire au niveau de la traduction, très correcte elle aussi.

Les Mystères de Taisho, sans être le meilleur manga de son auteure, propose donc une vision très juste d’une ère aussi intense que brève de l’histoire de l’archipel nippon. Au travers d’intrigues à suspense efficaces, la mangaka esquisse le portait contrasté d’une civilisation en transition. Une œuvre riche, captivante, et essentielle à tout amateur du travail de Kei Toume ou de l’histoire du Japon.


C’est tout pour aujourd’hui! Si tout se passe bien , je vous reparlerai ce mois-ci d’un autre manga fini en 4 volumes que j’ai tout autant aimé (malheureusement lui aussi indisponible)!
Je prie pour qu’un jour Delcourt écoute mes vaines prières et réimprime le tome 7 de Sing « Yesturday » for me… quelle torture que de rester bloqué au cinquième volume de ce qui est peut-être le chef d’œuvre de Kei Toume!
En attendant, je vous souhaite de très bonnes lectures, et espère vous avoir donné envie de partir à la découverte de cette auteure fantastique, que ce soit au travers de ce manga ou d’un autre (tous ceux que j’ai pu lire jusqu’alors sont excellents…).
À très vite sur le blog (ou ailleurs…)!

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